Pensez-vous que notre utilisation actuelle des appareils connectés est problématique par rapport à la protection des données?

Je pense qu’il ne faut pas tout de suite commencer par voir les menaces. Le numérique est une réalité qui offre des opportunités à notre pays, doté d’une excellente infrastructure et d’un haut niveau d’éducation.

La vaste majorité des gens veut en profiter et doit en faire usage, parce que l’environnement attend cela d’elle.

Par principe, je partage la vision positive de l’économie et de la politique suisse. Mais mon rôle est de contrôler que la sphère privée et le principe d’autodétermination de l’individu soient sauvegardés dans cette réalité.

Vous avez l’impression d’être assez armé pour cela?

Votre question est intéressante parce qu’elle montre la manière dont on parle de cela. On utilise un vocabulaire martial: «Etes-vous armé pour la protection des données?» On suggère que les citoyens sont impuissants face à la technologie numérique, ce qui est faux.

Les fournisseurs de produits et prestations numériques ne sont pas des seigneurs de guerre. Il ne faut donc pas «s’armer», mais faire valoir consciemment nos droits. Lorsque je soutiens et sensibilise la population en matière de risques numériques, j’ai recours à un langage serein dépourvu d’indignation.

Il est pourtant évident que le numérique représente un défi pour la sphère privée. Mais dans notre Etat de droit il y a une séparation, au sein des différents services de l’Etat, concernant les données personnelles. Pareil entre le secteur public et privé.

En Suisse, nous devons insister sur ces séparations et la limitation de pouvoirs qu’ils engendrent. Il n’est donc pas naïf d’exiger que l’exploitation des moyens technologiques soit conforme aux exigences de la loi.

Dans les régimes autoritaires par contre, l’usage des mêmes technologies numériques reflète les intentions de l’Etat policier et de ses complices de l’économie soi-disant privée qui se partagent les données des clients. Là, je comprends que les citoyens songent à des alternatives à la loi.

Vous parlez de la loi. Celle-ci est-elle encore adéquate?

La technologie évolue rapidement, mais je crois à la loi comme instrument de régularisation. Ses forces résident dans le fait qu’elle est générale et abstraite.

Pour être adaptée à la question numérique, il faut pourtant bien qu’elle indique des méthodes et outils adaptés à la réalité numérique, tout en laissant une marge d’appréciation. Ce n’est plus le cas dans le droit en vigueur de la protection des données datant de 1993. Les Suisses et leur économie ont maintenant besoin d’une loi contemporaine.

Justement, quels outils pouvons-nous utiliser?

Il faut faire preuve d’ingéniosité numérique pour sauvegarder la sphère privée. Pour que les citoyens puissent exercer leurs droits et influencer leur sort, le droit à la transparence doit être respecté. Sans cela, le reste ne sert à rien.

Les internautes doivent avoir une description claire et exhaustive des données collectées sur eux, avec une information structurée. Nous ne devrions pas avoir à lire 300 pages de conditions générales, mais être orientés vers les passages pertinents. Et il faut que chacun prenne ses responsabilités.

Les objets connectés arrivent aussi dans nos villes. N’est-ce pas dangereux pour la sauvegarde de la sphère privée?

Le prochain défi technologique est la reconnaissance faciale combinée à l’intelligence artificielle et la présence démultipliée de capteurs. Je vois là le risque imminent de ne bientôt plus pouvoir nous mouvoir de manière anonyme dans l’espace public.

Et même au-delà de la sphère publique: pourquoi nous faire identifier pour nos consultations de sites et nos achats online? Là où l’anonymat est possible dans la réalité offline, il devrait l’être aussi online.