Nicolas Perrin, comment l’année s’est-elle déroulée jusque-là pour CFF Cargo? 

Parmi les temps forts, il y a eu le lancement réussi de notre filiale SBB Cargo International en début d’année. Je suis par contre très inquiet de la fermeté du franc. Nous vendons environ un tiers de nos prestations de transport dans la zone euro. 

En automne, vous avez déclaré que si l’euro s’échangeait à moins de 1,35 franc, la survie de la branche des transports serait menacée. Aujourd’hui, le taux est par moments presque à 1,00; comment se présente la situation? 

Mal. Avec un tel taux, le trafic de transit sur rail ne peut plus être rentable. C’est également le cas pour nos concurrents. Et le trafic intérieur est lui aussi touché.

Pourquoi? L’euro ne joue pourtant aucun rôle dans le trafic intérieur? 

Si, et même un rôle très important. A l’importation et à l’exportation, nos clients paient majoritairement en euros, alors que nos coûts sont presque exclusivement assumés en francs suisses. De plus, le franc fort freine l’évolution des volumes dans le trafic intérieur.

Qu’est-ce que cela signifie pour CFF Cargo?

Que les mesures actuelles ne suffisent plus. Nous ne pouvons pas, en tant que prestataire, recourir aux mêmes méthodes que d’autres entreprises, comme délocaliser certaines parties de l’entreprise à l’étranger ou encore verser les salaires en euros. Ce que nous devons faire par contre, est de payer de plus en plus de prestations en euros plutôt qu’en francs et continuer d’optimiser les coûts et les prix sur le marché.

Il y a un an, vous avez annoncé l’assainissement du trafic de marchandises par wagons complets en Suisse d’ici à 2013. Est-ce que la donne a changé?

Non. Après le repositionnement de l’activité internationale, nous voulons maintenant simplifier et standardiser l’offre ainsi que la production en Suisse d’ici à 2013 et continuer à améliorer la productivité. Suite aux dernières évolutions, à savoir le cours de l’euro, l’augmentation du prix des sillons pour financer l’infrastructure ainsi que la stagnation du marché à moyen terme, la situation s’est une fois de plus aggravée pour CFF Cargo. 

Qu’entendez-vous exactement par «aggravée»? 

Il y a un an, le besoin d’assainissement pour atteindre un résultat équilibré en 2013 s’élevait à environ 20 millions de francs. Aujourd’hui, nous partons du principe qu’il se montera à 80 millions de francs. Et accroître l’efficience ne suffira pas pour amortir cette somme. 

Le transfert du trafic vers le rail est incontesté en Suisse. Pourquoi ne pas tout simplement demander plus de moyens à la Confédération?

Si les politiques veulent un transfert, il faut que celui-ci s’accompagne d’une commande et d’indemnisations. Pour le trafic intérieur, il n’existe pas, comme pour le transit, de mandat de transfert explicite. La Confédération doit clarifier la question du trafic marchandises de demain et des ressources financières nécessaires pour garantir un réseau à l’échelle nationale. 

Comment comptez-vous développer le trafic de marchandises par wagons complets?

Malgré les distances courtes en Suisse, le trafic de marchandises par wagons complets est la principale activité et l’épine dorsale de CFF Cargo. Il génère environ 50 % de notre chiffre d’affaires. Il est aussi l’épine dorsale de l’économie suisse, car les principaux transporteurs suisses traitent une grande partie de leur logistique via CFF Cargo et le trafic de marchandises par wagons complets. Ceci est confirmé par le fait que nous sommes le plus grand transporteur de Suisse, et de loin, avec 23 % des prestations de transport du trafic intérieur. 

Quelles possibilités économiques voyez-vous principalement en Suisse romande? 

La Suisse romande est un marché extrêmement intéressant pour nous. Outre les longues distances avec les centres logistiques du Plateau, l’engorgement croissant des routes est un autre facteur favorable au rail. Je vois personnellement d’énormes opportunités notamment dans les centres économiques de Lausanne et de Genève. Les problèmes d’approvisionnement et d’élimination dans cette zone à densité en forte croissance deviennent de plus en plus importants et complexes. CFF Cargo propose ici des solutions qualitatives et efficientes que nous mettons en œuvre aujourd’hui déjà avec divers clients. Dans le Valais, les entreprises de production le long du rail sont un atout en notre faveur. Nous avons par exemple pu fêter cette année le 50e anniversaire de notre collaboration avec Aproz dans le chargement ferroviaire. 

Le réseau est déjà saturé maintenant, quelles capacités peut-on encore envisager pour le trafic ferroviaire de marchandises?

Le réseau suisse est effectivement très saturé, tant sur le rail que sur la route. Le développement des infrastructures comme sur la ligne Lausanne – Genève est essentiel pour nous aussi. La Confédération tient également compte des doléances du trafic de marchandises pour le développement. 

Quelle sera l’évolution de CFF Cargo et du marché du transport en général?

Je suis convaincu que l’exploitation optimale de l’infrastructure rail et route deviendra de plus en plus essentielle. Au lieu d’une confrontation dogmatique route/rail, il faudra donc de plus en plus de cohabitation pragmatique. Les deux moyens de transport présentent des avantages. Nous développons de plus en plus de solutions de transport combinées avec les transporteurs routiers suisses. Je cible à ce niveau de nouvelles solutions innovantes. Le rail présente une très grande efficience et qualité pour les chaînes logistiques et dans l’utilisation des infrastructures. Nous ne devons pas nous contenter d’offrir cet avantage, nous devons aussi l’améliorer. En outre, nos clients veulent de plus en plus de solutions logistiques durables, que nous sommes en mesure d’offrir. C’est pourquoi je crois en l’avenir du trafic ferroviaire de marchandises.